Jean Amado, sculpteur anonyme

L’autre journal, n°5, mai, p. 102-103, par Antoine Dulaure

 

                 J.A.- À l’origine de mes sculptures, il y a toujours une idée très vague, ou plutôt une atmosphère. Et de cette atmosphère émerge – parfois difficilement, parfois facilement — une image. Mais celle-ci elle-même n’est jamais suffisamment précise pour être réalisée. C’est plus une rêverie qu’une image. Et, de plus, ce n’est généralement qu’une image de détail, un des éléments de l’ensemble.

À partir du moment où cette vision floue se balade dans mon cerveau, le besoin naît de la réaliser. Mais encore faut-il que j’ai une idée précise de ce que je veux faire, puisque mon matériau — une espèce d’argile qu’on forme à la main — n’est pas de ceux, tel le métal ou le bois, qu’on peut utiliser immédiatement en grande dimension.

Alors la main entre en jeu et les premières recherches consistent à faire des tracés, je dirais même des gribouillages, en essayant un peu de retrouver la sensation de l’image initiale à travers la main.

Ces premières esquisses font apparaître certains événements, certaines formes. Celles-ci correspondent en général à un mixte de mes thèmes de prédilection dont certains s’expriment avec plus d’insistance que d’autres et finissent pas s’imposer. Si, au départ, par exemple, j’ai un élément rocheux, une falaise, elle peut se muer en construction troglodyte. Mais cette image-là est encore fluctuante et de certains de ses traits — le dessin se continuant et se précisant en même temps — peut naître une autre figure, celle d’un bateau peut-être.

Et plus le dessin se travaille plus se manifestent des images différentes : l’animal, la maison, peuvent aussi passer dedans. Jusqu’à ce qu’un des éléments l’emporte sur les autres, sans que je puisse jamais dire que je l’ai voulu. À partir du moment où cet élément est devenu perceptible, il est choisi et travaillé pour aboutir finalement à une véritable épure d’architecte, avec des cotes.

Dans cet état terminal figurent seules trois faces de la sculpture mais jamais l’arrière. Je me suis avisé de cela un jour et j’ai compris ou cru comprendre que si les choses se passent comme ça, c’est parce que je voudrais ne pas les finir, ces sculptures, pas les fermer. Dès lors que l’on clôt quelque chose sur soi-même cela devient un objet. Or, moi, je voudrais faire des paysages et un paysage n’est jamais clos. Alors je me laisse cette porte de sortie afin de ne pas la fermer jusqu’au moment où je suis toujours embêté, lorsqu’il faut finir, c’est-à-dire mettre les derniers morceaux.

C’est sûr que j’ai été particulièrement touché par la situation du personnage de la nouvelle de Kafka, Le Terrier, qui se baladait dans ses souterrains en engrangeant et en même temps en fermant continuellement des issues. Et à chaque fois que sa protection semblait disparaître, il fabriquait de nouveau une issue. C’est un peu mon cas : j’aime bien fabriquer des protections, mais qui ne soient pas des enfermements. 

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