GEORGES DUBY

A propos des sculptures
de Jean Amado

" Il sépara la terre et les eaux. Un flot toutefois montait de la terre, il arrosait tout le dessus du sol. Ainsi, du limon peu a peu surgissantes, s'apprêtant à prendre le large, et ce balancement qui doit les porter jusqu'au bout du monde, des proues, des voiles, des carènes, que déjà font frémir les gonflements du prochain départ. Mais l'ancre sans doute fut trop tard levée. La coque s'est vidée, l'occasion s'est perdue. La mer retirée, les grèves asséchées, les boues durcies, galiotes ou galères s'y enfoncent, s'y engluent, empêtrées, pétrifiées, à jamais immobiles. Ruines d'un rêve, emblèmes de la fuite impossible. Devenues comme les figures de l'aridité, du désert, débris de villages calcinés sous le sable des vents, greniers abandonnés au pillage des insectes taraudeurs. Ce qui demeure des membrures, désormais lourdes autant que les plus lourdes pierres, se montre cependant percé de cent fissures, et pour cela poreux, offert aux explorations, aux pénétrations patientes, aux désirs d'un voyage qui serait comme inversé, retourné vers d'autres fuites.

Se perdre encore, mais cette fois vers le profond de l'intérieur, par des progressions souterraines, obscures, perforantes, poussant parmi les dédales des concrétions jusqu'a ces cavités fécondes où, dans la nuit, dans le mystère, les germinations se préparent. Au coeur de la carapace la vie en effet renaît.  Des croissances végétales se sont mises en marche. On les verra jaillir bientôt par tous les trous, prenant le bloc entier dans les souplesses de leur embrassement."

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